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Le contrôle, c'est
bien, la confiance, c'est encore mieux
En simplifiant, un projet se
déroule de la façon suivante: les responsables de projet au sein
de l'oeuvre d'entraide vérifient chaque requête et demandent les
compléments d'information nécessaires. Il faut souvent refuser
des demandes de projets ou les renvoyer pour révision, parce que ces
projets ne sont pas mûrs. Ce n'est pas le ou les responsable/s de projets
en Suisse qui, en dernier ressort, acceptent ou refusent la demande de projet,
mais les instances supérieures. Une condition primordiale pour qu'un
projet soit accepté: que ce dernier présente un budget
réaliste correspondant aux objectifs définis. L'oeuvre d'entraide
et le responsable du projet entrent alors dans une relation contractuelle. Ce
contrat prévoit une obligation de rendre des comptes. Autre condition
stipulée dans chaque projet: l'obligation de fournir des rapports, des
décomptes et des révisions de la comptabilité
effectuées par un organe de contrôle dans le pays du projet.
L'argent provenant de dons est généralement versé par
acomptes. Le deuxième acompte ou les acomptes suivants ne sont
versés qu'après obtention d'un rapport intermédiaire avec
des comptes.
Le contrôle c'est bien,
la confiance c'est encore mieux. Mais la confiance ne tombe pas toute cuite
dans l'assiette. Elle se construit. Les responsables de projets disposent de
plusieurs outils de travail: ils vont voir régulièrement leur
partenaire du projet. Ils participent parfois à des évaluations
du projet. Certains programmes nationaux disposent de consultants temporaires
ou fixes. L'oeuvre d'entraide participe donc sous diverses formes à la
vision prospective, aux objectifs définis ainsi qu'à la
planification du projet, au budget, à la réalisation et au
contrôle. De ces relations naît souvent un partenariat,
fondé sur des liens étroits et durables, ce qui est la meilleure
garantie d'une utilisation judicieuse de l'argent des donateurs.
Attitude envers l'argent
Les "femmes d'affaires" au
Ghana et ailleurs en Afrique ont leur comptabilité dans la tête.
Aux Philippines, on additionne les pesos au marché, et seulement au
marché, en espagnol: uno, dos, tres... mais cela s'arrête
là. Le rapport à l'argent y est un héritage
précolonial, de l'époque précédant l'apparition de
l'argent. Les obligations sont définies en fonction de la situation
sociale: un prêt non remboursable à l'oncle malade est un devoir
et aura toujours la priorité sur le paiement d'une traite à la
banque. Ce n'est qu'au moment où moi-même - le prêteur - je
tombe malade que je pourrai compter sur le remboursement de mon prêt
à mon oncle.
Au Caire, comme presque
partout dans le monde, les femmes ont su former d'efficaces groupes de
crédit et d'épargne. Elles mettent leur argent dans un pot. Ce
capital ainsi constitué sera prêté à tour de
rôle à chacune des participantes. Il est rare qu'une participante
ne rembourse pas. La pression sociale serait trop grande. Dans de nombreux pays
du Sud, les deux systèmes coexistent: le système formel de
crédits bancaires avec intérêts, de caisses
d'épargne, de prêts avec garanties, etc. - et le système
informel. Les deux systèmes sont fondamentalement différents. Le
système informel ne comporte pas de documents écrits et il est
souvent contrôlé par les femmes. Le système formel, en
revanche, s'appuie presque toujours sur des accords écrits, ainsi que
sur des comptabilités simples ou complexes, et ce système est le
plus souvent entre les mains des hommes. Il y a matière à conflit
lorsque les deux systèmes interfèrent.
On ne peut imposer à
personne de tenir une comptabilité, même pas un "carnet du lait".
Dans le cas d'un projet, il s'agit de jeter un pont entre deux mondes. Les
responsables de projet dans les oeuvres d'entraide et le conseiller sur place
ont pour tâche d'initier en douceur le partenaire de projet qui a de la
peine à tenir une comptabilité - ce qui n'est, de loin, pas le
cas de tous les partenaires - au principe de comptes rendus répondant
aux normes internationales. Il s'agit de convaincre les partenaires que le
contrôle financier fait partie de la planification, de la
réalisation et de la procédure de décompte, donc que ce
contrôle représente un aspect incontournable de la réussite
d'un projet. Car un bilan lumineux n'est pas nécessairement gage
d'honnêteté. La corruption se cache la plupart du temps
derrière d'élégantes colonnes de chiffres. Le soin et
l'attention, les rapports et la qualité des partenaire sont des notions
étroitement imbriquées. Les donateurs et donatrices en Suisse
font confiance à "leur" oeuvre d'entraide, parce qu'ils se sentent
proches de ses objectifs, parce qu'ils s'intéressent à son
travail et pas seulement sur la foi de son rapport annuel financier. Il en va
de même pour les oeuvres d'entraide. Sans rapport de confiance, tout se
résume à une acrobatie des chiffres.
L'action de l'argent
Faire un don est très
gratifiant. C'est très simple. En donnant mon argent dans la mesure de
mes possibilités à une uvre de mon choix, je lui signifie
ma confiance. Ma contribution au bien-être d'un groupe d'êtres
humains défavorisés ne portera que rarement préjudice
à mon budget personnel. Mais il est agréable de savoir que ce que
je donne peut aider quelqu'un qui en a vraiment besoin.
La notion de
prospérité est liée au développement
économique. Des milliers de francs donnés contribuent à
une amélioration des conditions économiques pour de nombreuses
populations du Sud, que ce soit directement sous forme de semences, d'outils ou
indirectement sous forme d'écoles professionnelles ou de mesures
préventives dans le domaine de la santé. Les dons ont des
ramifications: une fois la faim et la soif résolus, les gens vont encore
trouver du temps pour eux-mêmes ou pour veiller à leurs droits. Au
lieu de prospérité, il vaudrait mieux parler de bien-être.
Car dans ce cas, on inclurait le bien-être spirituel et matériel
des êtres humains. En collaborant à des projets, les populations
du Sud apprennent à sauvegarder l'essentiel. Elles sont avant tout
actives dans le secteur informel. Le développement économique
moderne essaie précisément de supprimer le secteur informel, le
faisant passer pour un signe de retard économique. Il n'est toutefois ni
souhaitable ni même possible de réaliser l'idée occidentale
de progrès: les ressources pour le faire n'existent pas sur la
planète. Les projets essaient de créer des espaces ouverts qui
permettront aux populations locales de former un certain front de
résistance face au déséquilibre de la mondialisation ou
alors d'y participer dans une certaine mesure sans y perdre trop de plumes. En
d'autres mots, les oeuvres d'entraide vont préférer en
règle générale une banque de riz pour une centaine de
travailleurs indiens endettés à un projet technique brillant. Le
don crée la communauté.
Max Sigrist |